Dans Actus Nomade, Récits de voyage

Depuis qu’il a lu Tintin à l’âge où il avait encore toutes ses dents de lait, Christophe Migeon nourrit une passion pour les aventuriers de tous poils, lui-même ayant arpenté quelques coins de notre planète parmi les plus singuliers. Quand il eut vent du destin abracadabrant mais inconnu d’un certain Guillaume Le Gentil de la Galaisière, astronome-trotteur du XVIIIe siècle, il sut qu’il avait une mission à remplir : narrer sa vie par le menu. À l’occasion de la parution, dès le 11 février 2021 en librairie, de Mauvaise Étoile, biographie de cet astronome de Louis XV parti dans les mers de l’Inde, il nous livre ici, ce qui l’a conduit à s’intéresser à ce personnage hors du commun ayant essuyé bien des tempêtes…

Entretien réalisé par AR Magazine Voyageur

Comment as-tu croisé la route de ce Guillaume Le Gentil de la Galaisière ?
C’est plutôt lui qui a croisé la mienne, évidemment par hasard, il y a six ou sept ans dans les couloirs obscurs de l’Internet alors que je rassemblais des éléments pour ma précédente biographie sur l’aventurier anglais Wilfred Thesiger. Je me demande encore quel pouvait être le lien entre les deux tant leurs personnalités, leurs époques et leurs tribulations ont été différentes. Disons qu’il m’est tombé dessus sans crier gare et que depuis, nous sommes restés bons amis.

L’astronome Guillaume Le Gentil à bord de La Sylphide, illustration de 1874 © CNUM – Conservatoire numérique des Arts et Métiers.

Aller observer le passage de Vénus devant le Soleil aux Indes lui prendra 11 ans et demi, un voyage plus long que l’Odyssée d’Ulysse et avec plus de galères, n’est-ce pas ?
Une plaisanterie en comparaison d’Ulysse qui a galéré 10 ans sur les mers avant de retrouver l’île d’Ithaque. Mais mon Guillaume n’avait aucune Pénélope qui l’attendait. Il vivait pour l’astronomie qui en ce temps-là s’intéressait plus particulièrement au calcul exact de la distance de la Terre au Soleil. Pour y parvenir, Halley, celui de la comète, avait songé un siècle plus tôt à compiler les temps du transit de Vénus devant l’astre solaire relevés par différents observateurs répartis autour du globe. Français, Anglais, Russes, Allemands, Suédois… tout le monde s’y est collé au mépris des guerres et des rivalités nationales. Le Gentil était l’un des pions de ce tout premier exemple de coopération scientifique internationale.

Dirais-tu que c’est un raté de l’aventure ?
Bien au contraire, c’est un véritable héros qui a roulé sa bosse de la Normandie à Paris, de l’île Bourbon aux Indes, en passant par Madagascar et les Philippines. Et en dépit de sa poisse, de la scoumoune qui collait sans relâche aux basques de sa redingote, il est revenu dans un triste état, mais vivant de son long et mouvementé périple. D’autres observateurs du transit, parfois des amis à lui, n’ont pas eu cette chance. C’est une époque où lorsqu’on monte sur un navire pour un voyage vers des terres lointaines, on a plus d’une chance sur cinq de ne pas en revenir. Tempêtes, fièvres tropicales, naufrages à répétition, tentatives d’assassinat, tenu pour mort à son retour en France… il parvient néanmoins à garder le cap et continue à faire de la science. Il fait partie de ces perdants magnifiques, ceux qui cabossés par la vie, esquintés par le destin, savent se remettre d’aplomb.

A-t-il tout de même vécu des moments heureux ?
Absolument. Il a d’ailleurs vécu plus de 20 ans après son retour. Le Web ne se souvient de Le Gentil que pour sa malchance, mais en déroulant sa vie jusqu’au bout, on s’aperçoit qu’il a eu une happy end comme dans les bons vieux films américains.

1/ Gravure d’une observation astronomique : Relation du voyage fait par ordre du roi en 1750 et 1751 sur les côtes de l’Amérique, détail de la page de titre sur l’Amiral Chabert, département des Cartes et Plans, CPL GE FF-8628, p. 1 © Bibliothèque nationale de France
2/ Nébuleuse d’Orion telle que représentée par Guillaume Le Gentil en 1758 publié dans Popular Science Monthly, Volume 5, en 1874.

Il a beau avoir été un homme de clergé, il n’en est pas moins porté sur la chose…
L’abbé Le Gentil a vite lâché la soutane pour le télescope. Il a sans doute fait voir des étoiles à quelques beautés locales, mais le bougre ne s’en vante pas trop. Peut-être a-t-il été vaillant de la lunette, mais ne comptez pas sur moi pour décrire des cochoncetés susceptibles de ternir la réputation de mon héros.

Les dialogues sont truculents, les as-tu totalement imaginés ?
Bien sûr tous les dialogues ont dû être reconstitués, mais tous ont été recréés pour illustrer des situations qui ont vraiment eu lieu avec des personnages alors présents. Voilà pour le fond, et pour la forme, je me suis plongé avec délice dans la littérature du XVIIIe siècle avec quelques volumes de La Pléiade qui comptaient par exemple Gil Blas de Santillane (Le Sage), L’histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut (l’abbé Prévost), L’Émigré (Sénac de Meilhan), Le Diable amoureux (Cazotte) ou encore mon préféré, Les amours du chevalier de Faublas (Louvet de Couvray), les aventures rocambolesques et très coquines d’un chevalier qui saute sur tout ce qui bouge, comtesse, marquise, accorte chambrière, coiffeuse ou bonne sœur, j’en perds le compte. Tous ces romans truffés de formules alambiquées autant qu’élégantes se dégustent le soir à petites gorgées comme un vieux Porto. De petites merveilles pour passer le confinement en douceur.

Sa vie est un roman, mais as-tu pris des libertés ?
Je n’en ai pas vraiment eu besoin. Le Gentil est « un bon client » comme disent les journalistes. C’est le Pierre Richard du télescope. Une tuile ou un pot de fleurs tombe du toit ? Laissez, c’est pour lui. Si une météorite s’écrase sur Terre, c’est sur ses souliers. Les mers se succèdent entre deux tempêtes, les pays défilent, exotiques tant pour leur géographie que pour leur époque, les situations critiques s’enchaînent, se dénouent de façon parfois inopinée. Ce gars est une perle rare pour un auteur, d’autant que personne ou presque n’avait écrit dessus. J’imagine ses aventures portées au cinéma avec Spielberg aux manettes. Ou encore mieux, une série ! Le tournage serait un peu coûteux, mais le résultat enverrait 24 heures et Jack Bauer à leur tisane. Mais pour l’heure, comme je suis un garçon raisonnable, je pense plutôt à une adaptation en BD.

Pour tous ceux qui seraient intéressés par la biographie de l’astronome-trotteur, Guillaume Le Gentil de la Galaisière, réalisée par Christophe Migeon, rendez-vous dès le 11 février 2021 sur le site web des éditions Paulsen et en librairie.

Quelques mots sur l’auteur…

Christophe Migeon, un capitaine au long cours

Journaliste, photographe et écrivain, ce touche-à-tout aime raconter des histoires en textes et en images. Depuis onze ans, globe-trotteur invétéré, il enchaîne les sujets voyage et nature pour la presse (randos, plongée, voile…). Il est aussi l’auteur, aux éditions Paulsen, du « Petit manuel du voyageur polaire », d’une biographie de l’aventurier Wilfred Thesiger et d’un beau-livre intitulé « Abysses ». Avec Nomade Aventure, cet aventurier, explorateur du désert et ancien guide au Sahara, nous emmène marcher dans les pas de Sir Thesiger qu’il connaît tant.

Christophe Migeon en Mauritanie © Christophe Migeon

Photo de Une : couverture du livre Mauvaise Étoile réalisée par les Editions Paulsen

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