Dans Actus Nomade, Récits de voyage

Auteur, réalisateur et reporter, mais aussi guide de voyages d’exception pour Nomade Aventure, Stéphane Dugast, 46 ans, s’est lancé le défi de traverser la France à vélo, en juillet-août 2020. Une aventure hors des sentiers battus. Un périple à la rencontre de territoires et de gens méconnus. Défi relevé ! Après 35 étapes, 39 jours, plus de 2 000 kilomètres parcourus en petite reine et… 5 crevaisons, il nous raconte son incroyable odyssée depuis Dunkerque et la mer du Nord jusqu’à Hendaye dans le pays basque, à la découverte d’une France rurale et nature.

Découvrir l’aventure de Stéphane en vidéo

En quoi, finalement, a consisté ton aventure estivale que tu as baptisé « La France Ré-enchantée » ?

Pour mémoire, cette aventure a consisté à traverser la France à vélo, depuis Dunkerque au nord-est jusqu’à Hendaye au sud-ouest, à travers ce que les géographes ont appelé cyniquement, voir cliniquement, la « diagonale du vide ».
Après trois mois, confiné dans un appartement à Paris, j’ai eu envie de sortir dans le grand dehors, d’être dans la nature et d’aller voir cette France dont on ne parle jamais, et surtout de ré-enchanter le climat du moment très anxiogène.
Bref, je suis parti avec « Raymond » mon vélo – 12 kilos à vide et 16 kilos de bagage – pour vivre l’aventure au plus près de la nature, car j’ai choisi de n’emprunter que des petites routes et des chemins.

« Cette aventure n’était cependant ni un exploit sportif, ni une course de vitesse mais l’occasion en 40 jours de prendre le temps d’abord de traverser des territoires souvent méconnus, et d’interroger des gens sur ma route. »

Pourquoi avoir réalisé cette traversée de la France à vélo ? 

Parce qu’à vélo, tu voyages à la bonne vitesse. Lorsque tu roules – entre 8 km/heure dans les montées et 13 à 15 km/heure sur le plat – tu vis intensément le voyage. Tu peux enfin voir, écouter, sentir et ressentir les territoires traversés. Et tu peux t’arrêter où tu veux, quand tu veux.
Sur un vélo, tu saisis aussi mieux la rugosité de la route ou les pièges d’un chemin avec ses ornières, ou encore les vibrations sur des chemins agricoles pavés comme dans le Nord. Des secteurs pavés qui ont d’ailleurs fait la renommée de la course cycliste Paris-Roubaix.
Sur une bicyclette, tu vis le relief avec intensité, douleur parfois ou plaisir au fil du temps, comme tu éprouves in situ et in palpu la géographie et les paysages traversés. Enfin, tu es sans artifices pour rencontrer les gens.
En plein été, comme un randonneur à pied, un cyclo-randonneur a souvent chaud et soif. C’était un prétexte tout trouvé pour aller voir des gens, leur demander de l’eau, puis les interroger si le courant passait entre nous.

Traversée de la France à vélo, au fil des chemins, des sentiers, des routes… © Stéphane Dugast

Ce voyage t’a également permis d’être au contact de la nature, non ?

Oui, j’ai pu faire du bivouac sauvage même si cela s’est révélé très compliqué au départ car je suis passé par des zones très urbanisées dans le nord de la France.
Charleville-Mézières, Verdun, Montluçon, Moulins, Agen… Je suis souvent passé dans des villes et j’ai donc souvent dormi au camping. J’en ai fréquenté de tous les genres, des 4 ou 5 étoiles bondés et sans intérêt, des 2 ou 3 étoiles souvent bucoliques et authentiques, ou mes préférés des campings à la ferme. J’ai ainsi renoué avec la France des congés payés, celle originelle de 1936 où les gens glissaient une toile de tente dans le coffre de leur automobile pour vivre une parenthèse loin des villes et des usines.
À de rares occasions, je suis également allé à l’hôtel et dans des chambres d’hôte, 4 fois en tout ! C’était d’ailleurs surtout pour me doucher et laver mes vêtements qui sentaient forts la sueur (rires).
Ceci étant dit, ce sont les bivouacs sauvages que j’ai préférés. Ceux, où tu t’installes au bord d’une rivière ou dans une clairière. Ceux où tu entends la nuit les chouettes hululer, et les grillons chanter…

Traversée de la France à vélo dans de magnifiques paysages © Stéphane Dugast

Comment as-tu opéré pour rencontrer les gens ?

À l’instinct ! Pour faciliter les rencontres, je portais un maillot jaune qui a été à la fois un sésame pour provoquer des rencontres, ou au contraire un repoussoir pour certains.
J’ai égaré, ou vraisemblablement je me suis fait voler ma caméra embarquée 360° au kilomètre zéro, j’ai alors dû improviser pour garder une trace de ces rencontres. J’ai ainsi choisi d’enregistrer mes rencontres grâce à mon téléphone, et je ne les ai filmés que rarement.
J’ai toujours privilégié la proximité et le naturel. À la fin de chaque rencontre, je prenais les gens en photo pour leur envoyer ensuite par MMS. C’était pour moi, le meilleur moyen de garder leurs coordonnées, de créer un lien ainsi que de garder une trace de notre rencontre aussi furtive soit-elle.

Justement, les gens t’ont appris quoi ?

Pour la première fois en entretien, je me suis aussi livré. Je leur expliquais ma démarche. Celle d’un auteur-réalisateur baroudeur, qui après avoir exploré l’ailleurs, se concentrait cet été sur la France, période post-confinement oblige.
Je leur expliquais aussi la genèse de cette aventure et mes motivations plus personnelles que j’aurais pu taire. Je leur ai ainsi raconté le ras-le-bol du confinement, le besoin impérieux d’accomplir pareil voyage à l’âge où ma maman est décédée, il y a plus de 22 ans, à cause d’un virus.
Je crois que cette sincérité, et ce naturel, les ont touchés semble-t-il. Les gens interviewés se sont livrés à moi, me racontant qu’ils étaient, ce qu’ils faisaient et parfois leurs attentes dans notre société indéniablement marquée cette année par la Covid-19 et le confinement.

« Chaque jour, je réalisais entre trois et cinq rencontres. Je prenais le temps d’interroger ces gens sans filtre, ni parti-pris, ni jugement. Tout a été spontané, naturel, et le plus souvent bienveillant et chaleureux »

Traversée de la France à vélo au gré des rencontres © Stéphane Dugast

As-tu ressenti une atmosphère particulière liée à cet été post confinement ?

Oui et non. Je pédalais toute la journée la « truffe » au vent, sans masque donc. À chaque arrêt dans un troquet, une boutique ou un lieu public, il me fallait me remettre mon masque sur le nez, et adopter les gestes barrières. Cela n’a rien de choquant mais cela te fait mesurer ton degré de liberté.
Concernant les témoignages des gens, c’est logique mais j’ai été surpris car, quand on habite Paris, une grande ville ou un appartement, on n’a pas le même ressenti sur le confinement qu’une personne vivant à la campagne. Là-bas, les gens en majorité ont beaucoup mieux vécu le confinement qu’en ville, il y avait plus de sérénité.
Toutefois, le confinement a aussi stressé les commerçants, les indépendants, les entrepreneurs et les gens les plus précaires. Que tu vives en ville ou à la campagne, sans revenus, tu es moins philosophe. Plutôt que la fin du monde, c’est la fin du mois qui te préoccupe…

Physiquement, cela a aussi été une aventure, non ?

Tout à fait ! Je suis heureux d’être parvenu à mon objectif, d’autant que ma préparation physique n’avait pas été optimale, confinement oblige. À un mois du départ, je me suis blessé. Je suis parti avec un excédent pondéral. Bref, comme l’a dit une personne rencontrée le premier jour : « Ce qui est bien avec vous, c’est que vous n’êtes pas Lance AMstrong sur un vélo ». Comprenez, un gars svelte et entrainé.
Ça n’a certes pas été l’exploit du siècle – des bikepackers confirmés effectuent le même parcours en moins de 9 jours – mais j’ai privilégié la lenteur pour être en adéquation avec mon état d’esprit, et ma forme physique du moment.
D’ailleurs, il m’a fallu gérer cet effort au long cours (40 jours) et l’encaisser. Car chaque jour, je devais rouler entre 40 et 70 km. Chaque jour, il fallait répéter cet effort. Et Raymond, mon vélo était chargé, très chargé, au moins 16 kilos de bagages.
Imaginez-vous accomplir ces distances. C’est comme si vous deviez rouler 35 jours durant ces distances, avec un pack d’eau minérale à l’avant et à l’arrière de votre vélo.

« Ainsi chargé, vous allez moins vite que d’ordinaire. Il a dès lors fallu savoir ménager sa monture, au sens propre comme au sens figuré ! »

J’ai ainsi abordé cette aventure, comme une expédition en montagne ou en milieu polaire. À chaque jour suffisait sa peine, ses joies et ses difficultés. Chaque jour, je me donnais une destination finale.
Pendant 40 jours, il a ainsi donc fallu gérer son effort, se lever tôt, préparer son paquetage, prendre soin de son corps, se masser chaque soir et avancer, toujours avancer sans se cramer, sans se blesser ou sans commettre une erreur stupide. Pour autant, j’étais en France et pas au milieu de la calotte glaciaire du Groenland, les risques étaient de facto moins conséquents.

Traversée de la France à vélo – petite pause carte à l’ombre © Stéphane Dugast

La France et le vélo : c’est le voyage du futur ?

Tout le monde le dit ! Vous savez le vélo, c’est une allégorie de la vie : vous accomplissez un trajet avec un point de départ et un point d’arrivée, avec des points de passage. Vous empruntez des raccourcis qui parfois n’en sont pas. Vous vivez des imprévus, des crevaisons, des joies et des peines.

« À vélo, on vit un lien quasi charnel avec son environnement et la météo qui peut être une alliée comme une ennemie. Bref, la randonnée à vélo c’est vivre l’aventure avec gourmandise et intensité ! »

Et puis, le 2-roues, c’est le moyen de transport tout indiqué pour découvrir l’incroyable diversité des territoires en France, et ce dans un espace restreint. Quel pays peut se targuer de disposer d’autant de régions si différentes sur une telle superficie ?
En un été et 40 jours, j’ai visité des villes aussi différentes que Dunkerque, Charleville-Mézières, Sedan, Verdun, Domrémy-la-Pucelle, Langres, Paray-le-Monial, Aubusson, Sarrans, Cahors, Mont-de-Marsan ou Saint-Jean-de-Luz et Hendaye.
J’ai traversé des territoires, et des terroirs aux traditions encore vivaces mais si différents. J’ai découvert des trésors de notre patrimoine. Et dire encore que je n’ai fait que traverser ces régions, et en effleurer les trésors…

Justement que retenir d’essentiel finalement de cette aventure ?

Que bien des villes et des territoires traversés ne sont malheureusement pas des destinations faisant rêver les touristes, et pourtant… Ces zones géographiques ont pourtant plein de choses à raconter, et elles recèlent de trésors.
Durant cette odyssée terrestre, j’y ai fait d’étonnantes rencontres. J’y ai vu du beau mais aussi malheureusement du laid. Ainsi, il m’a fallu 12 jours avant de voir de la biodiversité. Est-ce le seul fait de l’agriculture intensive ? D’une urbanisation galopante peu respectueuse des écosystèmes ?
J’ai également traversé de nombreux villages déglingués, et dont les commerces vides semblent avoir été vampirisés par les centres commerciaux hideux voisins. À qui la faute ? Nos politiques ? Nos élus ? Nos décideurs ? Pas seulement.
Qu’il s’agisse de ruralité, d’urbanisation, d’agriculture, et en corollaire de nos modes d’alimentation et de consommation, ou encore de la chasse et la préservation de nos écosystèmes, nous sommes à la croisée des chemins. Il y a des sujets cruciaux à débattre pour notre avenir.
Et c’est en roulant à vélo que tu perçois ces antagonismes. Pour autant, il ne faut verser ni dans le pessimisme à tout-va, ni dans l’optimisme béat. Il ne faut ni caricaturer, ni simplifier, ni être nostalgique. C’est complexe.
De surcroit, les questions de mobilité, de travail, de pollution et de sécurité ne sont évidemment pas les mêmes dans les villes que dans nos campagnes…

Bref, traverser la France à vélo de diagonale, c’est se prendre dans la tronche un concentré des problématiques actuelles de notre société.
Cette diagonale n’est de surcroit pas vide, et pas désenchantée. Mieux, ce sont des territoires, que les citoyens les plus urbains, doivent impérativement visiter tant ils te reconnectent à la nature, aux rapports simples, sains et authentiques, à l’histoire de ton pays, à sa géographie et à sa culture.

« Si tu es un voyageur curieux et réfractaire à l’idée de poser ta serviette de bain pendant 3 semaines sur des plages bondées, et bien pars lors de tes prochaines vacances à la découverte de cette France rurale et sauvage. Il y a du vert, et même du bleu avec les canaux, les étangs et les lacs. Il y a de la biodiversité et il y a du naturel chez tes hôtes. Aux sources de la Meuse, le long d’un canal longeant la Saône ou au bord d’un lac dans la Creuse, tu peux vivre des aventures intenses et inspirantes… »

Traversée de la France à vélo © Stéphane Dugast

Quels autres constats dresses-tu ?

Je ne suis d’abord ni géographe, ni sociologue, ni politique mais un témoin et un passeur en mes qualités d’auteur, de reporter et de réalisateur. J’éprouve a posteriori des sentiments contrastés. Je vous le disais mais le beau a côtoyé le laid durant cette aventure.
En cours de route, je me suis ainsi souvent énervé contre les déchets plastiques et les masques qui jonchent nos fossés.
J’ai pesté contre les chauffards de camion trop pressés et pressurisés qui me taillaient un short, et que je voyais débouler à toutes blindes dans des petits villages.
En revanche, je me suis enthousiasmé en roulant sur des voies vertes protégées, dont certaines longent des canaux de toute beauté.
J’ai adoré les départementales, les vraies, celles qui ne sont pas ou peu fréquentées.
J’ai aimé les villages avec une place, une église, des platanes, un troquet et des boutiques… J’ai affectionné ces rencontres au débotté, qui m’ont offert d’incroyables tranches d’humanités.
Comme le pèlerin, j’ai savouré les rapports simples, francs et authentiques et ce don de l’hospitalité qui habitent encore certains gens.
Dans notre société, trop souvent sclérosée par les antagonismes et le manichéisme, ou encore dopée aux hormones du sensationnel via les réseaux sociaux, tu passes à côté de ces vraies valeurs.
Cette aventure dans « La France Ré-enchantée » m’a fait aller et voir l’essentiel, celui qui est invisible avec les yeux mais le cœur pour paraphraser une phrase d’un écrivain humaniste, Saint-Exupéry.

Un dernier mot pour la fin ?

Je suis certes épuisé mais heureux d’avoir accompli un pareil voyage, qui fait écho aux propos de Nicolas Bouvier, écrivain-voyageur de renom : « On ne voyage pas pour se garnir d’exotisme et d’anecdotes comme un sapin de Noël, mais pour que la route vous plume, vous rince, vous essore, vous rende comme ces serviettes élimées par les lessives qu’on vous tend avec un éclat de savon dans les bordels« .
Alors oui, ce voyage m’a plumé, m’a rincé et m’a essoré mais j’ai grandi et acquis de la sérénité. Je pose bien évidement un autre regard sur notre pays et ses habitants. Ce voyage a aussi été intérieur. C’était un vieux rêve, un de ceux de mes 20 ans, et je l’ai enfin accompli. Il était temps (rires !).
Cette aventure, c’est la preuve que l’on peut aller au bout de ses rêves si tu t’en donnes les moyens. Et ça, nul besoin d’être un homme ou une femme extraordinaire pour vivre des expériences extraordinaires. De surcroit, c’est en accomplissant ces aventures que tu peux vivre des émotions puissantes, de celles qui te font te sentir d’ailleurs vraiment vivant et plus fort pour l’avenir.
C’est une lapalissade pour les lecteurs du blog de Nomade Aventure mais vivre des voyages de ce genre – sans grand confort, nécessitant au quotidien de l’endurance et du courage – te donnent de l’allant et du mordant dans ta vie.
D’ailleurs comme dit un proverbe chinois : « Seul celui qui a emprunté la route, connaît la profondeur des trous ». Une maxime à méditer, non ?

Pour en savoir plus, rendez-vous sur le site web de Stéphane Dugast  ainsi que sur sa page Facebook La France Ré-enchantée. 

Crédit photo de une : ©Camille Poirot/Agence ZEPPELIN

Articles récents

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Retour en haut

Commencez à taper et appuyez sur Enter pour rechercher