Dans Actus Nomade

par Vincent Hubert / conseiller Moyen Orient & îles

Agent HUB117 : De la Nubie au Désert Blanc. Pour vous servir…

Quand début octobre, Fabrice me convoque dans son bureau et me demande Comment est votre blanquette ?, je comprends soudain que ma mission aura lieu au pays des pharaons, et je lui réponds très fièrement Elle est bonne. J’y suis presque et je m’imagine dîner, un ramequin de harengs pommes à l’huile dans les rues du Caire … Bref.

Il est très tôt ce samedi 29 octobre quand je monte à bord du vol qui me conduira à ma destination finale. Quelques quatre heures plus tard, je pose mes souliers sur la terre de Haute Egypte, à El Uqsur précisément (Louxor). Le transfert depuis l’aéroport annonce déjà la couleur du voyage qui se dessine : au loin, les montagnes de couleur ocre jaune, puis très vite la route bordée de palmiers et d’hibiscus fleuris me mène petit à petit vers la magie de Thèbes.

Je ne sais où donner de la tête : d’un côté, je longe le plus grand fleuve du monde (discutable c’est vrai !), de l’autre, j’aperçois les restes de l’allée des Sphinx et le temple de Louxor.

J’ai deux objectifs dans cet unique voyage : mon premier m’emmènera de Nubie jusqu’à la nécropole thébaine, à bord d’une embarcation traditionnelle servant au transport des pierres voici plusieurs millénaires, et me laissant porter par les courants du Nil, si calme et magique et pourtant, si grouillant… Puis, j’effleurerai ensuite la bouillante capitale du Caire avant d’aller marcher dans l’immensité d’un désert, aussi blanc que neige jusqu’aux sifflantes dunes d’Akabat.

Avant que la magie de l’ancienne cité pharaonique ne s’empare totalement de moi, je la quitte, en sachant que j’y reviendrai vite. Je descends jusqu’ à Assouan, 300 km plus bas, par une route longeant incessamment le Nil et la ligne de chemin de fer toujours en service. Je m’évade, le regard troublé par les couleurs changeantes du ciel et du fleuve.

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Abou Simbel ne semble plus tellement loin maintenant mais nécessite tout de même quatre heures de route supplémentaires, sous escorte militaire. Le site, de prime abord, paraît totalement banal : un énorme bloc rocheux artificiel, on en regretterait presque ce réveil matinal et ces heures inconfortables dans le bus. Patience me dit le chauffeur…

Trois cents mètres de vives foulées plus tard, une fois au pied de la façade, une fois que l’on se rend bien compte que les quatre statues de Ramsès II sont hautes comme un immeuble de cinq étages, une fois que l’on a visité l’intérieur richement coloré du temple de sa femme nubienne Néfertari… on a qu’une seule envie : se poser et contempler cet extraordinaire ouvrage.

Faut-il le rappeler, sans la mobilisation incroyable de l’UNESCO dans les années soixante, jamais je n’aurais pu voir ce pharaonique bijoux légué par l’histoire. La construction du Haut-Barrage d’Assouan, devenue indispensable par obligation stratégique de contrôler les crues du Nil, menaçait de mettre à mal l’un des plus beaux temples, et le Lac Nasser, plus grand lac artificiel au monde, regorge d’autres temples que seul un voyage en bateau sur ce dernier, permettrait d’explorer.
Nous sommes en Nubie, non loin du Soudan. Les Nubiens ont connu un exode forcé à la création du lac ; aujourd’hui une bonne partie vit dans la banlieue d’Assouan et travaille pour le tourisme.

Je rejoins Assouan où commence véritablement ma descente du Nil, à bord d’un bateau traditionnel servant originellement au transport des pierres et des marchandises. Redescendre ce mythique fleuve, c’est voguer à travers la mythologie égyptienne en allant de temples funéraires en tombes royales. Ihab, notre égyptologue est une encyclopédie vivante, il semble incollable. Inutile et difficile de vouloir tout retenir au premier voyage, il aura fallu trois d’années d’études universitaires et des semaines de lecture à la bibliothèque du Caire à Ihab pour y parvenir.

Fleuri à souhait et accessible uniquement par bateau, le temple d’Isis sur l’île de Philae, joui d’une aura majestueuse et romantique. Un peu plus haut, Kom Ombo dédié au dieu-crocodile Shobek est situé sur un promontoire surplombant un méandre du Nil où les crocodiles peuplés jadis les berges. On y voit un nilomètre, sorte de puits indicateur du niveau du Nil très important pour les prévisions de récoltes. Puis, c’est au tour de Horemheb, dans les carrières de Silsila où l’on extrait depuis des millénaires des pierres pour construire temples et pyramides. Je découvre, privilégié car quasiment seul, le temple le mieux préservé d’Egypte : Edfou, dédié au dieu-faucon Horus. Puis Louxor, son musée, son temple, Karnak, la Vallée des Rois, des Reines, des Nobles, les colosses de Memnon, le temple d’Hatchepsout … une semaine ne serait pas assez pour tout découvrir.

Mais non, descendre le Nil ce n’est pas uniquement ces édifices. Au contraire. Je suis surpris de découvrir autant de vie et de paysages, que je n’aurai su imaginer en ces lieux. Les rives du Nil offrent aux voyageurs des longues étendues sablonneuses bordées de palmiers dattiers, et parfois, les roches de grés ou de calcaire rosâtres tombent à pic dans le bleu marine du Nil. En son centre, un nombre incalculable d’îlots recouverts de limon noir, d’herbes vertes rases broutées par les bovins, d’eucalyptus et autres flores. Bien souvent, d’ailleurs on voit des ânes qui pâturent à l’ombre d’un papyrus ou d’un saule pleureur, des buffles qui se baignent pour se rafraîchir. Et autant d’espèces ornithologiques : aigrettes, hérons cendrés, martins-pêcheurs, guêpiers d’orient, hirondelles, sternes, pélicans, échasses blanches évidemment ibis… je n’ai de cesse que d’observer cette vie faunistique grouillante.

Parallèlement à cela, le Nil n’est pas dénué de toute activité humaine, bien au contraire : plus de 90% des égyptiens vivent le long du fleuve. Ces villages tout au long, ne perturbent guère la paisibilité de la navigation. D’ailleurs, c’est au moment où les muezzins lancent l’appel à la prière, cinq fois par jour, que je me rends compte de la multitude d’échos et donc de villages qui bordent le Nil.

La nuit dernière a été courte, je sors le premier sur le pont du bateau, et j’observe avec joie les premières vagues du fleuve provoquées par les felouques de pêcheurs, venus relever leurs filets où agiter leurs lignes pour renflouer le marché qui aura lieu dans quelques heures.

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Farris, est un de ces villages que l’on traverse avec beaucoup de bonheur, ses enfants venant à ma rencontre, lorsque je déambule dans ses rues poussiéreuses.

Darraw est cette grosse ville où a lieu tous les dimanches le marché aux animaux : on y vient du Soudan pour vendre ses dromadaires, et fréquemment on voit s’éloigner dans la brume de particules sablonneuses des camionnettes chargées jusqu’au cou d’ânes et de chèvres.

En me promenant dans le centre, je redécouvre une activité, que l’on a vite su transformer en occident : le repassage du linge de façon traditionnelle. Hassan créé la vapeur avec sa bouche, en ingurgitant une grosse quantité d’eau chaude qu’il recrache énergiquement sur la djellaba à repasser. Il repasse avec une énorme plaque de ferraille, tantôt de la main, tantôt du pied pour plus d’efficacité. On découpe aussi la viande de dromadaire, pendue à un crochet jouxtant la ruelle où passent camions et deux roues à vive allure.

Un peu plus loin, je serai sollicité pour boire un carcadé, boisson à base de fleur d’hibiscus amère et acide, chez un habitant du village. L’hospitalité légendaire des gens de Haute-Egypte c’est également savoir trouver à chaque entrée de village deux jars et des gobelets remplis d’eau pour ses visiteurs. S’il y a autant de vie et de joie ici, c’est en partie grâce à l’eau, que l’on sait vitale dans un pays où il ne pleut quasiment jamais. Tous les villages sont irrigués par des systèmes très anciens, tels que la novia (grande roue tirée par deux bœufs) ou encore par des canaux d’irrigation modernes, rendant la terre fertile et les cultures dignes de pays tropicaux : canne à sucre, bananes, oranges, citrons, grenades, maïs, blé… tout cela justifiant qu’on mange excellemment bien en Egypte, avec des mets aussi variés que délicieux.

A bord de l’embarcation, j’ai rencontré cette personne extraordinaire au nom de Saïd ou Captain Saïd comme aime l’appeler son équipage. Originaire d’Esna, Saïd à environ 62 ans et navigue sur le Nil depuis 1964, dans les années proches de la construction du barrage d’Assouan. Au début, bien sûr pas de tourisme, il transportait les cargaisons de pierres et de fourrage d’Assouan jusqu’au Caire, et des situations périlleuses, il en a vécu. J’aime passer du temps à côté de ce sage qui parle peu, contemplant l’horizon, le gouvernail à la main droite. Un jour, me raconte-t-il, alors que je pratiquais les ablutions à bord de mon sandal avant la prière, je fis un mauvais mouvement et me retrouva par-dessus bord. A 5h du matin en plein Nil, et mes coéquipiers ne m’ayant entendu tomber ni crier à l’aide, je vis mon bateau s’éloigner petit à petit. Fort heureusement, un autre sandal suivait non loin, et quatre hommes me sortirent de l’eau. Son sourire édenté en dit long sur sa malice et sur les transformations qu’il a vu de son pays.

Il est maintenant l’heure pour moi de quitter la Haute Egypte et de partir pour d’autres contrées. Je monte à bord d’un train-couchette à la gare de Louxor, et je me réveillerai demain matin en Basse-Egypte, là où vivent environ 20 millions d’habitants. Le contraste est saisissant à l’arrivée : une circulation routière anarchique, un nuage de pollution qui recouvre le ciel mais des scènes de liesses populaires incroyables : c’est dimanche et c’est l’Aïd. Les enfants courent, chantent, dansent, se chamaillent tout près des pyramides de Guizèh. Khéops, Kéfren et Mykérinos assistent encore une fois à un spectacle incroyable.

Je quitte vite le Caire pour rejoindre mon second objectif : le désert, qui recouvre la quasi-totalité du pays. Mais il en est un qui n’est pas commun : au panneau White Desert National Park, je comprends dans quelle dimension je vais évoluer durant mes cinq jours de trek. Ce désert, situé entre deux oasis : Farafra et Bahariya, est sous le niveau de la mer. On y a découvert il y a peu, une vallée avec 3 000 baleines fossilisées. L’ambiance est changeante à chaque jour de marche. Comme le disait Théodore Monod : Le désert est monotone sans doute, effroyablement ennuyeux, jamais. D’abord, parce qu’on attaque pour la Krystal Mountain, cette vallée de fossiles noirs à perte de vue, jonchés sur un sol de sable blond et de calcaire à l’apparence de farine. En se penchant, je peux observer des aiguilles d’oursin fossilisées, des coquillages, de petits bouts de bois, des restes de poteries… on y a même trouvé une huître, datant donc de plusieurs millions d’années. Nous déambulons à travers ce décor somptueux qui nous fait voyager encore une fois dans le temps.

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Nous voyons au loin des choses intrigantes : espèces de gros champignons, sortant de terre avec des formes étranges. Nous approchons petit à petit de l’énorme Mushroom Valley. Place est donnée à l’imagination : nous voyons tous la même chose mais ne l’interprétons pas de la même manière. Imaginez un plateau, à l’intérieur duquel se trouvait jadis une mer, qui s’est retirée et où l’érosion a façonné les paysages de façon à donner à chaque espace une dimension différente. On voit de colossaux pics de calcaire blanc, en forme de champignons, d’arbres, d’animaux, de visages, d’oiseaux… tout cela sur ce sol recouvert de sable blond.

Nous marcherons quelques jours dans ce délire géologique aux formes fantasmagoriques, avant de parvenir aux dunes d’Akabat. Petit ensemble dunaire au milieu de masses rocheuses impressionnantes, nous sommes au paradis du silence, brisé par le vent de sable qui nous suit depuis deux jours.

Enfin, le trek se terminera dans une troisième ambiance complètement lunaire, où surgissent des milliers de petites meringues blanchâtres posées sur un lit de caramel pâle. Nous slalomons à travers ceux-ci, sans nous perdre, pour atteindre, comme chaque soir des bivouacs extraordinaires.

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Au milieu de nulle part, nous dînons au rythme des derboukas, de la viande grillée par le feu de camp, allumé par nos bédouins Choukri et Oussama. Au moment de dormir, le choix n’est pas un casse-tête tant il y a d’espace. La lune nous aura suivi toute la semaine, comme les fennecs d’ailleurs, rendant inutile l’utilisation de la frontale. En tout une vingtaine de kilomètres par jour, que l’on n’a pas vu passer dans une atmosphère de désert comme on l’aime tant : grands espaces, silence, air pur et mille couleurs pour une déconnexion totale.

L’imaginaire a travaillé comme jamais, je quitte ce pays aux mille facettes avec l’envie certaine de vouloir y revenir.

Bientôt…

Découvrez notre voyage « Du désert Blanc aux dunes d’Akabat »

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