Rencontre avec « Les rois de la jungle » au Népal

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Journaliste au magazine le Point, summiter de l’Everest, ultra-traileuse, auteure de deux livres : « Courir de plaisir » et « L’Everest à la folie », Nathalie Lamoureux est une grande passionnée du Népal et une aventurière hors du commun. Il y a plus de deux ans, elle décide de s’aventurer aux confins du Népal, quelque part entre les collines et la chaîne du Mahabharata. Là, elle rencontre un étrange peuple de chasseurs-cueilleurs, les Rautes, certainement les derniers nomades du Népal. Avec le soutien de Nomade Aventure, elle réalise un livre « Les rois de la jungle » aux éditions du Trésor, dans lequel elle fait le récit de la rencontre avec cette tribu menacée d’extinction. Elle nous confie dans cette interview les coulisses de cette épopée…

Comment as-tu eu la connaissance de ces derniers nomades ?
Un peu par hasard. Après avoir gravi l’Everest en 2013, j’ai eu envie de paysages verts et de culture. Je me suis rendu compte que je connaissais très peu de choses de la civilisation népalaise, et que ce que j’en savais, était une vision romantique limitée aux populations himalayennes de langue tibéto-birmane comme les Sherpas. Or, le Népal est un pays de culture hindoue. J’ai commencé à apprendre le nepali puis mon regard s’est tourné vers la région du moyen ouest, où je me suis intéressée à une caste impure de chanteurs et de danseurs itinérants, les Badis. Dans ce groupe, pendant longtemps, les femmes se sont prostituées pour survivre. Un sociologue américain avait écrit que puisqu’elles recevaient des soutiens des autres membres de la communauté, il n’y avait pas de stigmate et que c’était une norme, comme si vendre son corps était quelque chose de naturel. En voulant retrouver ces femmes, j’ai rencontré un chef de famille badi qui me parla des Rautes. Eux aussi sont nomades mais pas pour les mêmes raisons.

Nathalie Lamoureux et une femme rauteni de Hari © Nathalie Lamoureux

Pourquoi les as-tu rencontrés ?
L’idée qu’un groupe humain puisse encore évoluer librement, alors que les anciennes tribus de Rajis, Chepangs, Kusundas ont été sédentarisées depuis bien longtemps déjà ou ont disparu, m’avait intrigué. Comment expliquer, qu’ils n’aient été aspirés par la société dominante, comme les autres groupes de chasseurs-cueilleurs ? Quelles stratégies les Rautes avaient-ils mis en place pour résister à l’assimilation? Par ailleurs, pendant dix ans, la forêt a été le territoire de la guérilla maoïste et l’usage des ressources y est sévèrement contrôlé par le gouvernement. Enfin, leur prétention à se considérer comme autochtone et à appartenir à une haute caste royale hindoue, venue d’ailleurs, ne pouvait que m’inciter à vérifier leurs dires, et si ce n’était pas vrai de comprendre, au moins le sens de ces affirmations.

Comment les as-tu trouvés ?
Des Népalais m’ont conduit jusqu’à eux. Puis après, j’y suis allée par moi-même, informée par les villageois de leur présence dans tel ou tel lieu. Il faut prendre le bus depuis Katmandou. Le trajet dure 24 heures environ. En fonction des saisons, les Rautes peuvent se trouver dans la vallée ou plus en altitude.

Tunibar – camp Raute et les villageois qui regardent avec curiosité les nomades installer leurs tentes © Nathalie Lamoureux

Comment s’est passée la rencontre ?
Au début, j’ai raisonné comme une personne peu avertie qui n’y aurait vu que de pauvres misérables, sans avenir. Ils mendient, sont un peu repoussants car ils ne se lavent pas ou si peu, une fois par an, disent-ils. Mais ils sont tellement drôles que ces désagréments représentent peu de choses. Il y a encore quelques sages dans le groupe et si la nouvelle génération suit les traditions, elle en réinvente de nouvelles, suivant l’évolution de la société dominante. Les Rautes ne sont pas des résidus d’hommes des cavernes, ils forment une société dynamique qui s’adapte aux changements.

Portrait de petite fille rauteni © Nathalie Lamoureux

Dans ton livre, tu écris que les Rautes cultivent l’ambivalence et les contradictions. Peux-tu expliquer ?
Ils disent être hindous mais ne connaissent rien de la complexité de l’hindouisme. Ils enterrent leurs morts dans la forêt alors que les hindous les brûlent. Ils prônent des valeurs égalitaires, alors que les indo-népalais suivent les règles de la hiérarchie des castes. Ils prétendent descendre de la caste noble des Thakuris, porteurs du cordon sacré, mais eux-mêmes ne le portent pas. Ils se prennent pour des rois mais ne représentent pas la noblesse : ils n’ont pas de terre et nomadisent dans la forêt en prélevant leur subsistance. Le nepali n’est pas leur langue mère. Et par dessus tout, ils mangent le singe, animal le plus sacré après le serpent et la vache. Un gouffre les sépare de la société dominante. Et malgré tout, les Népalais les tiennent en respect. Qu’est-ce qui les relie aux autres alors que tout semble les séparer ? C’est ce que j’ai essayé de comprendre et de raconter.

Et maintenant, quels sont tes projets…
J’espère un jour, avec Nomade Aventure, guider quelques voyageurs pour leur faire découvrir les Rautes tels qu’ils sont : des hommes tout à la fois attachants, drôles, sages mais aussi repoussants et exaspérants.

Distribution de sacs de riz en remerciement de leur accueil sur leur camp © Nathalie Lamoureux

« Les rois de la jungle » est un récit d’ethno-aventure à la découverte de l’une des plus mystérieuses tribus nomades du Népal : les Rautes. Ils habitent dans la jungle du moyen ouest du pays et véhiculent une certaine image de l’homme datant de l’an quarante d’avant les dinosaures. Faciles à reconnaître avec leur cape, leur cache-sexe et leur sacoche en bandoulière, ils refusent l’idée de faire souche, d’aller à l’école, de cultiver la terre, d’élever des animaux, préférant vivre dans des huttes, chasser le singe et fabriquer des objets en bois qu’ils troquent au cours de leurs pérégrinations. Vestiges d’un passé révolu ou vagabonds fuyant les servitudes, les Rautes cultivent savamment ambiguïté sur leur origine et leur culture. De cette étonnante et précieuse rencontre, la journaliste Nathalie Lamoureux décrit leur mode de vie, leurs relations avec les paysans, décortique les histoires orales qu’ils se racontent et remonte le fil de l’histoire d’une région encore fort peu connue.

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Commentaires
  • Amélie

    Vraiment magnifique, c’est mon rêve d’aller là-bas, j’espère pouvoir le réaliser un jour…

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