Dixième étape au Tadjikistan

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par Angélique & Vincent
Sur la route du Pamir !

Le Tadjikistan était une étape attendue et redoutée de notre traversée de l’Asie centrale. Angélique rêvait de ses paysages de haute montagne depuis longtemps et en particulier de la fameuse route du Pamir : construite par les Soviétiques dans les années 30, la route figure parmi les plus belles du monde, cheminant entre lacs d’altitude, yourtes et sommets de plus de 7 000 m. Mais allions nous être prêts à affronter les kilomètres de pistes et les multiples cols à plus de 4 000 m d’altitude ? Vincent à peine remis de son coup de chaleur n’osait y croire, mais il se rétablira vite et au final la route se révélera plus facile que prévue.

Douchanbé, capitale fort agréable : un régal pour les vélos !
Le 26 juin en début d’après-midi, nous entrons au Tadjikistan. La capitale n’est qu’à une centaine de kilomètres mais la route en travaux est réduite à l’état de piste. Nous passons à proximité d’une immense usine d’aluminium, la troisième du monde par sa taille, qui consommerait les ¾ de l’électricité du territoire : l’aluminium est le principal produit exporté par le Tadjikistan qui demeure le pays le plus pauvre d’Asie centrale. Pour notre première nuit dans le pays, nous demanderons à planter la tente chez l’habitant, faute de pouvoir trouver un endroit de bivouac car tout terrain est cultivé. Nous sommes en effet dans le quart sud-ouest du Tadjikistan, une des rares régions propices à l’agriculture car le pays est couvert à 90% de montagnes.

Les Tadjiks physiquement ne ressemblent pas aux Ouzbeks ni aux peuples d’Asie centrale en général : ils sont de type européen et apparentés aux Iraniens, et on croise régulièrement des enfants aux yeux et cheveux clairs (roux et presque blonds). Le Tadjik est d’ailleurs très proche du Farsi (Persan), alors que les langues des autres pays d’Asie centrale sont turcophones.

Située à 800 m d’altitude au pied des montagnes, Douchanbé se révèle très agréable : peu étendue avec seulement 600 000 habitants, la circulation y est faible et c’est donc un régal pour les cyclistes (on est bien loin du chaos infernal de Téhéran par exemple !). De plus, les rues sont très boisées et les fréquents orages estivaux rafraîchissent l’air, si bien que la température est de nouveau plaisante. Nous y passerons quelques jours pour mettre à jour le blog et préparer la suite de l’itinéraire. Nous devrons en effet mettre une croix sur notre traversée du Pakistan, car il est désormais impossible d’obtenir le visa en dehors du pays d’origine…

Sur la route de Khorog : entre vallées étroites et sommets acérés !
De Douchanbé, nous suivons la route M41 construite à l’époque soviétique et traversant le pays de part en part, de l’Ouzbékistan au Kirghizstan. La prochaine grande ville, Khorog est à plus de 500 km de la capitale. Il nous faudra franchir le col de Sagirdasht à 3 255 m et onze jours de vélo pour l’atteindre, mais pour la première partie du trajet jusqu’à Kala-i-Khum, nous roulerons tranquilles, les camions passant désormais par une route plus récente, « la route du Sud ». La contrepartie, c’est que notre itinéraire n’est plus entretenue, et que nous devons souvent nous mouiller les pieds pour traverser les ruisseaux et torrents qui barrent la route (les ponts se sont écroulés, il y a bien longtemps !).

Les paysages sont quant à eux splendides, et après Obigarm, nous avons enfin l’impression d’être en montagne. Nous remontons le cours de la rivière Obikhingou, rouge de silt, la vallée devient de plus en plus étroite et la route se résume à une succession de montées et descentes, à flanc de falaise au-dessus de la rivière. Il subsiste ça et là de rares portions de goudron, mais dans l’ensemble la piste n’est pas si mauvaise, et pour le moment nous échappons à la tôle ondulée. Les premiers jours, nous assistons aux moissons à la faux, aucun tracteur en vue à part des reliques à chenilles hors d’état de marche. Les montagnes sont assez boisées, nous traversons de nombreux petits villages, et nous accumulons les bivouacs de rêve. Les gamins sont adorables et vendent souvent des fruits de leur jardin en bordure de route : pommes, cerises, abricots, pour notre plus grand plaisir car nous peinons à trouver des produits frais dans les petites épiceries.

Nous rencontrons aussi pas mal de cyclotouristes : Marion et Nicolas arrivent du haut plateau du Pamir, et nous annoncent une route moins pire que prévue. Puis un soir au bivouac, nous sommes rejoints par Hugo, un Belge qui voyage depuis plus de vingt ans, et qui en est à son quatrième vélo ! Il avance bien plus vite que nous, mais comme il prend plus de journée de repos, nous le reverrons fréquemment, toujours avec plaisir !

Ensuite, vient la montée au col : 25 km à 7% jusqu’au sommet à 3 255 m. Pas de répit pour les jambes, et bien que la piste soit plutôt bonne, Angélique poussera les derniers kilomètres. Vincent, lui, tiendra à y arriver à vélo, question d’honneur, mais sentira la fatigue les jours suivant. La descente qui suit est impressionnante à plusieurs titres : 2 000 m de descente en 35 km seulement, sur une route étroite au bord du précipice, entourée de hautes falaises telles des murailles, pour finir le long d’un torrent puissant et assourdissant, jusqu’au village de Kala-i-Khum où nous rejoignons la rivière Pyanj. Fini la verdure, tout est très aride de ce côté, et pas un brin d’herbe ne pousse sur les pentes. Nous ne verrons aucun arbre ou presque en dehors des villages, qui jalonnent la vallée tels des oasis.

Jusqu’à Khorog, nous longerons la rivière Pyanj sur 240 km. Cet affluent de l’Amou Daria marque la frontière avec l’Afghanistan et, pendant cinq jours, nous pourrons observer la vie dans les villages afghans à flanc de montagne : pas de route ni d’électricité de ce côté-là de la rivière, juste une piste muletière et des villages tout droit sortis du Moyen-Âge. Les nombreux canaux d’irrigation dévient l’eau des glaciers jusque dans les champs en pente au-dessus du précipice. On se demande d’ailleurs comment ils arrivent à cultiver dans pareille pente… Parfois la rive afghane est si près que les gamins nous crient « bonjour » à notre passage, et on leur répond par des grands signes de la main.

La route le long de la frontière est jalonnée de nombreux postes de contrôle : la majorité du trafic d’héroïne en provenance d’Afghanistan passe en effet par le Tadjikistan, le long de sa frontière « passoire » de 1 300 km. Pourtant le manque de moyen de l’armée tadjike est criant : les militaires travaillent et vivent dans des vieilles baraques, des tentes de fortune ou des vieux containers. Pendant que l’un d’eux contrôle nos passeports, son collègue prépare la cuisine, ou bien fait la sieste sur le lit dans la pièce unique. Par contre, ils se sont toujours montrés sympathiques : il semble que le temps où les militaires corrompus demandaient des bakchichs aux touristes soit révolu.

Dans la partie ouest du Pamir, aussi appelée Badakhchan…
C’est une région de vallées profondes et de sommets acérés semblable aux montagnes du Nord du Pakistan. Longtemps isolées, les populations qui y vivent ont développé leur propre langue (plusieurs dialectes du Pamiri en fait) et leur propre culture. Bien que toujours musulmans, les Pamiris ne sont plus sunnites mais ismaéliens : point de mosquées ici mais des salles de rassemblement à la place et aucune structure cléricale. Nous étions à Khorog pour le début du Ramadan, pourtant tous les restaurants étaient ouverts et les dix jours suivants nous avons vu des gens manger à toute heure ! Les Ismaéliens sont semble-t-il des musulmans libéraux et les femmes sont d’ailleurs peu voilées.

La région du Pamir couvre la moitié orientale du pays mais n’abrite que 3% des habitants : l’absence de terres cultivables due au relief accidenté fait que la région dépend largement du reste du pays pour son approvisionnement. C’est aussi la région la plus pauvre et la majeure partie de la population vit avec moins de 200€ par an. A Rushan, nous rencontrons un homme chargé d’herbe pour ses bêtes qui parle étonnement bien Anglais : il s’agit en fait de l’instituteur du village, et il nous explique qu’ici tout le monde, en plus de son métier, est paysan et possède au moins une vache et quelques animaux pour subsister.

Une autre fois, alors que nous demandons où nous pouvons trouver du pain (impossible de trouver des boulangeries en dehors de Douchanbé !), nous sommes invités chez une famille qui nous offre pain, thé, abricots et pommes ! On accepte avec plaisir et on discute un peu avec les quelques mots de Russe que nous connaissons, beaucoup par mimes aussi. Le père est fier de ses neuf enfants, mais surtout du plus grand qui est champion national de judo (ou un autre sport de combat).

Les gorges sont parfois tellement encaissées qu’il n’est pas toujours facile de trouver un endroit pour bivouaquer, alors un soir, on demande chez un jeune couple à la sortie d’un village. Omed et Janita sont adorables et sont en train de construire de leurs mains une petite maison de thé en bordure de route. Comme le terrain n’est pas bien plat, Omed n’hésite pas à mettre ses gants et à nous aplanir une parcelle à la pelle. Des amours !

A Khorog enfin, nous nous octroyons une journée de repos bien méritée après onze jours de vélo. Il nous faut aussi nous ravitailler avant d’attaquer la montée sur le plateau du Pamir, où nous attendent pas moins de six cols à plus de 4 000 m !

De Khorog au col de Kyzyl-Art… la route du Pamir : on en rêvait, nous y voilà !
A Khorog, nous quittons la vallée de la Pyanj pour remonter celle de la Gunt qui nous conduira au pied du col Koi-Tezek à 4 271 m. La vallée est plus large qu’auparavant, et la route par conséquent en meilleur état car bien moins souvent « défoncée » par les éboulements. Il fait de plus en plus frais au fur et à mesure qu’on monte : finis les abricotiers le long des routes, et au-delà de 3 500 m, nous ne verrons plus un arbre. Il s’agit pour nous de monter lentement afin de s’acclimater à l’altitude. Nous ferons donc une pause à Jelandy à 3 570 m : le village dispose d’un hôtel thermal avec piscine d’eau chaude légèrement soufrée. L’hôtel ne paye pas de mine de l’extérieur mais l’intérieur est étonnamment bien tenu, alors on décide d’y rester. On n’avait pas encore vu les toilettes dans la cours : chez les hommes comme chez les femmes, il s’agit de trois trous immondes côte à côte sans séparation, et il est impossible de fermer la porte… Le pire qu’on ait vu de tout le voyage !

Nous partons le lendemain à l’assaut de notre premier col à plus de 4 000 m. Le goudron fait place à la piste sur les derniers kilomètres, tandis que la pente se redresse. Nous poussons alors les vélos jusqu’au col : le souffle est un peu court mais nous ne souffrons pas de l’altitude (pas de mal de tête) et nous sommes entourés de sommets couverts de glace et de neige. Grandiose ! On en rêvait – cette route de haute altitude étant sensée être une des plus belles du monde, et bien nous y sommes ! Nous voilà sur le « plateau du Pamir », en fait c’est plus un ensemble de chaînes de montagnes reliées par des vallées de haute altitude (on ne redescend jamais en dessous de 3 600 m), qu’un véritable plateau, et c’est tant mieux car Vincent redoutait un paysage monotone, tel celui de l’Altiplano en Amérique du Sud. Le terme « Pamir » signifie « pâturages vallonnés » en Persan ancien, et effectivement nous y verrons les premiers troupeaux du pays : beaucoup de moutons, et parfois des yacks. Il y a cependant peu de verdure et le paysage est souvent semi-désertique. Les prochains jours, nous cheminons dans ce décor essentiellement minéral, peuplé de grasses marmottes rousses et entrecoupé de lacs salés, avec ici et là des yourtes de bergers. Tout est démesuré à cette altitude : la lumière est plus intense, le ciel est plus bleu, le silence est plus profond (nous sommes désormais loin des rapides des rivières Gunt et Pyanj), les distances entre les villages sont plus grandes, les bourgs sont plus désolés (Alichur et surtout Karakul ont l’allure de villages fantômes, déglingués et surtout vides de vie, des « No man’s land » perdus au milieu de nulle part), les visages sont plus burinés, le vent est plus fort, bref la vie est plus rude…

Murgab est la seule « ville » sur le plateau, pourtant comme les autres villages, elle ne ressemble pas à grand-chose : les maisons semblent avoir été construites en vrac sans respecter de plan prédéfini et le marché se tient dans un ensemble de containers et de vieux wagons dont on se demande comment ils sont arrivés là. Il nous faudra faire chaque container avant de dénicher un pot de confiture, le premier que l’on trouve depuis Douchanbé ! Mais on est agréablement surpris d’y trouver un large choix de fruits et légumes, on va pouvoir faire le plein car les prochains que nous pourrons acheter seront en Kirghizie à 240 km de là ! A Murgab, on se croirait déjà en Kirghizie d’ailleurs : la moitié de la population est d’origine kirghize et les hommes sont facilement reconnaissables grâce à leur chapeau en feutre blanc appelé ak kalpak, et en plus la région vit déjà à l’heure kirghize, soit avec une heure d’avance sur le reste du pays !

Notre record d’altitude à vélo : le col d’Ak-Baital à 4 655 m !
Entre Murgab et Karakul, nous franchissons le col d’Ak-Baital à 4 655 m, notre record d’altitude à vélo, même s’il nous a fallu pousser les trois derniers kilomètres tellement la pente était raide. Le paysage devient d’un coup plus austère, avec des sommets plus impressionnants et plus couverts de glace. On devine que le climat de ce côté-là est beaucoup plus froid. Sur la route, finis les convois de camions chinois qui nous doublaient régulièrement : à Murgab, ils prennent la direction du col de Qolma qui leur permet de passer en Chine. D’ailleurs, nous sommes tellement près de la Chine que le bord de route est barbelé sur des centaines de kilomètres : cette zone tampon est interdite d’accès.

Puis nous atteignons le lac Kara-Kul, « lac noir » en kirghize, créé par un impact de météorite il y a dix millions d’années. Entouré de sommets enneigés, dont le pic Lénine et ses 7 134 m, le lac qui reflète le bleu profond du ciel est saisissant de beauté. Nous passerons un après-midi près de ses berges avant de reprendre la route vers la frontière.

Le lendemain, le temps se dégrade : nuages noirs et vent de face à décorner des yacks. Nous avançons péniblement sur la piste pourtant à peine en pente. Alors quand on trouve un endroit abrité du vent, on plante la tente. Il était temps, car peu après la neige tombe ! Ça ne durera pas, mais notre dernière nuit au Tadjikistan sera la plus froide avec une bonne gelée le matin. Heureusement le soleil nous réchauffe vite et nous nous mettons en route vers le poste frontière. Pas de fouilles des sacoches, juste une question : « narcotics, niet ? ». On confirme qu’on ne trafique pas de drogue, et nous voilà sortis du pays ! La frontière est deux kilomètres plus loin au niveau du col de Kyzyl-Art à 4 285 m. Une statue du mouton de Marco Polo, un mouton sauvage aux grandes cornes que Marco Polo avait décrit suite à son passage au Pamir, nous salue, et nous basculons côté kirghize escortés par deux chiens de berger…

Le Tadjikistan nous aura enchanté par ses paysages, très diversifiés, jamais monotones. Les gens y sont très accueillants, et surtout, la route n’aura pas été aussi éprouvante que redoutée, bien que certaines sections de pistes soient impraticables à vélo. En faisant des étapes relativement courtes, on n’en a vraiment profité ! Dommage que le visa limité à trente jours ne nous ait pas permis de faire un peu de randonnée aussi, car les possibilités sont immenses. Mais on se rattrapera en Kirghizie !

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