Huitième étape en Iran

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par Angélique & Vincent

Après la Turquie, l’Iran s’imposait comme une étape obligée sur notre itinéraire le long de la route de la Soie. Nos familles ne comprenaient pas bien ce qu’on allait y faire et certains proches étaient même paniqués à l’annonce de notre projet. Il faut dire que vu l’image fortement négative véhiculées par les médias, l’Iran ne fait pas rêver beaucoup de monde. Mais plusieurs récits de voyage rassurants lus sur la toile, et il faut bien le dire, une forte curiosité, nous ont encouragés à visiter ce pays au final méconnu.

Un mois et demi et 2 000 km à vélo plus tard… nous n’aurons pas regretté. Les iraniens se sont révélés être la vraie richesse de leur pays : très accueillants et très curieux vis-à-vis des étrangers, et nous n’avions jamais eu autant de contacts avec la population locale. Sur la route, vingt fois par jour, des conducteurs ralentissaient à notre hauteur pour nous poser une multitude de questions : de quel pays sommes nous, est ce nous aimons l’Iran, où allons nous, combien de kilomètres avons-nous parcourus, etc… Et systématiquement, une fois leur curiosité rassasiée, les gens nous quittaient avec un « Welcome to Iran » ! Même alors que nous n’étions plus qu’à deux kilomètres de la frontière turkmène et sur le point de quitter le pays, nous avons encore eu droit à des « Welcome to Iran » !

Les femmes surtout nous ont étonnés : l’Iran évoque souvent chez nous des images de femmes en tchador, opprimées, et sans aucune liberté… mais ces clichés ne reflètent pas la réalité actuelle. Les Iraniennes peuvent conduire, acheter une propriété, travailler et voter, et surtout elles ne sont pas toutes en tchador ! Ces dernières années les lois se sont assouplies : le tchador n’est plus obligatoire et les femmes peuvent désormais sortir sans être accompagnées par un parent (frère, père ou mari). Dans les grandes villes, les femmes de classe aisée sont mêmes d’une élégance très raffinée : maquillage, tenue moulante, elles osent la couleur, talons haut, et la démarche ondulante ! La mode est de porter le voile le plus en arrière possible afin de laisser deviner au mieux la coiffure élaborée ou les mèches blondes ! A côté de ça on voit aussi des mamans en tchador qui promènent leur gamine de 2 ans déjà voilée… Mais le plus grave est ailleurs : la parole d’une femme ne vaut que la moitié de celle d’un homme devant les juges, et en cas de divorce, il est quasi-impossible pour une femme d’obtenir la garde de ses enfants. Et il n’y pas si longtemps les femmes coupables d’adultères étaient lapidées…

Un pays de contraste fort en émotions…

En ce qui nous concerne, l’Iran sera une succession de moments forts, parfois comiques, parfois très déroutants, et d’autres fois touchants. Ça commence juste après le passage de la frontière : nous voulons changer nos livres turques en rials avec le tenancier de l’hôtel (il est en effet impossible de retirer de l’argent en Iran, il faut donc arriver avec suffisamment d’argent liquide). Opération rocambolesque puisque le tenancier ne parle pas en rials mais en tomans (10 rials = 1 toman) sans nous l’expliquer et nous croyions donc au début qu’il cherchait à nous arnaquer ! Mais en fait non, et c’est même plutôt une bonne surprise : nous repartons avec presque trois fois plus d’argent que nous pensions : le taux de change officiel que nous avions vérifié sur internet s’avère en fait bien plus bas que le taux réel du marché ! Par contre nous recevons presque uniquement des billets de 50 000 rials, sachant qu’ils valent à peine plus d’un euros chacun, imaginez un peu les liasses de billets que nous récupérons. Nous voilà multimillionnaires !

Puis, comme à chaque fois que l’on rentre dans un nouveau pays, il faut recommencer l’apprentissage : apprendre à repérer les épiceries et les boulangeries souvent mal signalées, se faire une idée des prix, apprendre les quelques mots indispensables qui servent quotidiennement (pain, pâtes, magasin, eau, combien ça coute etc…), et c’est cette fois d’autant plus difficile qu’en Iran ils utilisent l’alphabet arabe et des chiffres qui sont au premier abord indéchiffrables pour nous ! Nous maîtriserons assez rapidement les chiffres (au bout de quelques jours) et à la fin du séjour Vincent arrivera même à lire la plupart des indications sur le bord de la route (sans pour autant comprendre ce qu’elles veulent dire !).

Une tempête de générosité s’abat sur nous !

En route pour Tabriz, nous nous faisons arrêter plusieurs fois par la police : on s’attend à un contrôle des passeports ou bien à une remontrance vis-à-vis de la tenue peu conforme d’Angélique, mais non ils sont juste curieux et veulent s’assurer que nous ne manquons de rien !

Puis c’est une tempête de générosité qui s’abat sur nous. A Marand, Akbar, un cycliste local, nous arrête en brandissant des canettes de jus de fruits et des barres chocolatées. A Tabriz, alors que l’on fait une pause dans un parc fréquenté par des pique-niqueurs, on nous offre thé, sandwichs et gâteaux apéritif. Plus loin, sur la côte de la mer Caspienne, c’est Moktar qui nous couvre d’oranges, de concombres et de fraises de son jardin. Sur la route des voitures s’arrêtent et on nous offre fruits, Coca, pâtisseries et chocolats. Souvent le boulanger refuse qu’on le paie malgré notre insistance. Avec Hossein, près de Yazd, c’est la démesure : lui et sa femme nous invitent pour la nuit, et Hossein, en plus de deux poulets, veut sortir un gigot d’agneau du congélateur ! Heureusement que sa femme est plus sage… Nous n’arriverons pas à repartir néanmoins sans un kilo fruits secs : de la bonne énergie pour pédaler, et Hossein sait de quoi il parle puisqu’il est prof de sport !

Il y a aussi des rencontres qui laissent perplexes : plusieurs fois nous nous sommes fait inviter, mais malgré l’insistance des gens, ce n’était en fait que ta’arof ! Le ta’arof est un ensemble de règles de politesse, il faut par exemple refuser au minimum trois fois avant d’accepter une invitation : cela permet ainsi à la personne offrant quelque chose de sauver la face au cas où en réalité elle ne pourrait pas se permettre de l’offrir vraiment. Si elle tient réellement à offrir quelque chose, elle continuera à insister, sinon arrêtera. Mais le ta’arof c’est plus subtile que ça et nous l’apprendrons à nos dépends un soir en se faisant balloter à travers la ville de Safa Shaar. Dans une station essence, on explique que nous cherchons un endroit pour bivouaquer. Le responsable nous répond que nous pouvons nous installer derrière, mais on lit la panique sur son visage quand on commence à sortir la tente. Mais pas de problème, nous pouvons déménager dans la salle de prière. Ça nous gène un peu, mais non « il n’y a pas de problème ». Cependant quand un bus arrive, les femmes qui veulent aller prier sont en colère que nous occupions la salle. Extrêmement mal à l’aise, nous décidons de repartir malgré la nuit tombée, et allons frapper chez des gens pour demander un coin de jardin. Mais le responsable de la station essence nous retrouve et ne nous laisse pas le choix : nous devrons retraverser la ville en pleine nuit car une de ses connaissance peut nous héberger. Au final nous atterrirons à 22h30 dans un appartement de luxe, mais on n’en demandait pas tant, on voulait juste un endroit pour camper… On s’est fait avoir par le ta’arof : le responsable à répondu par l’affirmative par simple politesse, et nous aurions dû insister pour nous assurer que nous pouvions bien planter la tente derrière sa station essence !

Ce n’est pas la première fois que des Iraniens, pensant bien faire, nous contraignent à les suivre contre notre gré, et on se dit qu’il y a vraiment un fossé énorme entre les deux cultures… La première fois c’était au bazar de Tabriz. Le matin, l’activité y est intense et les petites ruelles couvertes sont prises d’assaut par les livreurs et leurs chariots, les motos et vélos zigzaguent entre les passants, et on ne sait plus où donner de la tête ! Vincent qui a mal dormi supporte mal la cacophonie ambiante et alors que nous nous rapprochons de la sortie, nous tombons sur Ibrahim, qui parle Français et insiste pour nous faire une visite guidée. On refuse mais il insiste alors on lui explique qu’on veut aller manger, en espérant qu’il comprenne qu’on veut partir. Mais c’est loupé, car maintenant Ibrahim veut nous inviter à manger : « c’est mon devoir, je dois vous inviter » ! La coutume iranienne veut en effet que l’étranger soit traité comme un invité d’honneur, c’est vraiment gentil, mais on a beau lui expliquer que Vincent est fatigué, impossible d’y échapper. Ibrahim nous conduit donc à l’autre bout du bazar dans une petite échoppe qui sert des kebabs, et quand Vincent refuse de rentrer tellement il ne se sent pas bien, Ibrahim ne se démonte pas et demande un plat à emporter pour lui ! Enfin Ibrahim nous laisse libres et repart vers son échoppe au pas de course. Il a accompli son devoir, mais il a rendu un service qu’on ne voulait pas.

A Téhéran, nous avons troqué nos vélos contre des chaussures de rando…

Pour aller faire un tour dans les montagnes au Nord de la ville. La capitale iranienne est en effet située au pied des montagnes de l’Alborz (Elbourz), qui culminent à 5 671 m avec le mont Damavand. Le départ des sentiers, bordé de petites échoppes et de maisons de thé en plein air le long de la rivière, est un lieu branché où les jeunes viennent flirter tout en échappant à la chaleur parfois suffocante qui englobe la ville. En ce qui nous concerne, nous poursuivons bien au-delà des échoppes, jusqu’au refuge de Shirpala à 2 700 m. En chemin, on rencontre même un couple d’alpinistes, la femme voilée sous son casque d’escalade. On ne s’y attendait pas et ça nous a fait plaisir à voir !

Les parcs sont, comme les maisons de thé, des lieux de drague prisés auprès des jeunes (à défaut de boîtes de nuit !) et on s’amuse à les observer : d’un côté de l’allée, le banc des filles, bien habillées, le teint nickel, et qui font semblant d’être plongées dans leur téléphone portable. Mais en fait elles observent… le banc des mecs un peu plus loin : jeans moulants, lunettes de stars, et t-shirts au décolleté profond qui laisse deviner de forts pectoraux bien velus ! On imagine la conversation des mecs : « T’as vu les gonzesses là-bas, celle de droite elle est pas mal hein ! » et celle des filles : « Oh t’as vu le type avec le t-shirt vert, il est trop beau, en plus je suis sûre qu’il m’a regardée » ! Et on ne sait pas comment, mais ça finit par un échange de numéro de téléphone !

Entre mer, montagne et désert… un décor unique !

Question paysages, le pays est surtout désertique ou montagneux, et on ne pensait pas y trouver des rizières. Grâce à son climat humide, la Caspienne est en effet la plus importante région productrice de légumes du pays. Au passage, nous observons les Iraniens qui vont à la plage. Deux accessoires semblent indispensables : la voiture et la toile de tente ! Même s’il y a un parking face à la plage, ils vont au plus près de la mer avec la voiture, au risque de s’enliser : nous avons ainsi bien rigolé lors d’une pause pique-nique, en observant une bande de jeunes mecs tenter de libérer leur voiture du sable.

Dans le désert, les lignes droites durent plusieurs dizaines de kilomètres et on avance sans avoir l’impression que le paysage défile. C’est d’autant plus vrai que même lorsque ça monte, on a l’impression que c’est plat (les yeux, pas les jambes), et on ne voit jamais le bout de la côte ! Le désert est entrecoupé par d’abruptes chaines de montagnes et le décor uniquement minéral est presque surréaliste. Nous y ferons nos plus beaux bivouacs !

L’histoire du pays quant à elle est très riche et l’Iran renferme un patrimoine impressionnant : de l’empire achéménide et la glorieuse cité de Persépolis, pillée et incendiée par Alexandre le Grand en 330 avant J.C., aux délicates céramiques bleues des mosquées de la place Naqsh-e Jahan construite au 17ème siècle par Shah Abbas I dans sa capitale Ispahan, en passant par Yazd, une des plus vieilles villes du monde dont les maisons couleur sable se fondent dans le désert jadis sillonné par les caravanes de la route de la Soie, et Shiraz, berceau de la culture persane. En plus de ces cités grandioses, les campagnes regorgent de pittoresques petits villages, tous avec leur forteresse abandonnée et des maisons typiques en pisé avec des toits en dôme.

Des rencontres inoubliables…

Notre plus beau souvenir restera sans aucun doute la journée passée en compagnie des nomades Khamseh dans les montagnes du Zagros. Il ne resterait qu’un à deux millions de nomades en Iran et nous rencontrerons la famille d’Akbar et ses trois jeunes sœurs, Fatmeh, Zeinab et Shukufeh, sur les hauteurs de la vallée de Bavanat. Cinq familles s’installent ici d’avril à octobre, et descendent passer l’hiver sur la côte près de Bandar Abbas. Ils utilisent toujours les mêmes camps, et en plus de la tente traditionnelle en laine, ils construisent de plus en plus de petites habitations en parpaings. La transhumance à pied dure trois semaines, mais s’ils peuvent se le permettre, les moutons et eux font le voyage en camion. Sadegh l’instituteur les suit d’un camp à l’autre et les enfants sont toujours scolarisés. L’école se résume à une classe unique pour scolariser les dix enfants du clan : un tableau noir, les enfants assis en tailleurs sur un grand tapis, et le lit de l’instituteur au fond de la pièce (l’école est aussi sa maison). Contrairement aux enfants des villes, les élèves nomades ne portent pas d’uniformes.

Après l’école, les enfants s’amusent en essayant nos vélos couchés ! Les filles n’osent pas au début (il faut dire que très peu de femmes font du vélo en Iran, nous n’en avons croisé que deux en un mois et demi), puis elles se lancent, et leurs rirent fusent dans tous les sens ! Akbar le grand frère, arrive un peu plus tard et Vincent se propose d’aller l’aider à planter un pommier ; il y en a déjà plusieurs champs le long du ruisseau. Les nomades font aussi pousser des herbes comme le persil et la menthe et marchent de longues heures dans la montagne pour cueillir oignons sauvages et champignons.

Pendant ce temps, Angélique reste avec les filles et participe à la corvée d’eau, puis à la séance de plumage des pigeons qui passeront à la casserole ce soir. Puis c’est l’heure de faire les devoirs et notre tente se transforme en école : entre deux exercices de calcul, les trois sœurs montrent à Angélique leurs cahiers de dessins remplis de Cendrillons et autres belles princesses, puis lui enseignent quelques mots : mouton, chat, arbre, soleil etc… Vincent revient bientôt accompagné d’Akbar et de l’instit Sadegh, et nous nous retrouvons pour un thé sous la tente nomade. Les bergers viennent de redescendre avec les moutons et les chèvres et il est temps pour eux de reprendre des forces : leurs journées commencent tôt car ils partent avant l’aube et parcourent des kilomètres dans la montagne à la recherche de la meilleure herbe pour leurs animaux. Les hommes sont désireux de discuter avec nous, et grâce à leur petit dictionnaire Farsi-Anglais, nous arriverons à échanger pas mal de choses. Nous sortons notre petit ordinateur portable pour leur montrer des photos de nos familles et de nos voyages : ils seront très impressionnés par le nombre de gens invités aux cérémonies de mariage chez nous, par la longueur du poil des alpagas au Pérou, et par la qualité des yourtes en Kirghizie !

Les nomades nous inviterons à partager leur repas ce soir : Angélique est la seule femme à table, (façon de parler car ils mangent sur le tapis), et quand on voit que les hommes ne finissent pas les plats, on devine qu’il faut qu’on fasse de même. Les femmes mangent en effet les restes !

Prochaine étape…
Après un mois et demi dans le pays, il est temps de passer à l’étape suivante : l’Asie centrale nous attend avec dans un premier temps la traversée express du Turkménistan !

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